Aspects inconscients des rapports

Que peut-on entendre par "aspects inconscients" d’une situation historique?

Il y a presque un paradoxe, car si tel aspect est inconscient, il suffit de le dire pour le rendre conscient. Et pourtant, il peut rester caché, refoulé, dans tel discours ou telle conduite. Parfois même, on doit faire l’hypothèse que cet aspect existe, si on veut comprendre la conduite en question, qui autrement semble absurde.

Bien sûr, le fait qu’il reste inconscient a certaines conséquences: double discours, censure, rigidité du consensus, du politiquement correct… Dans certains cas, les acteurs ne peuvent que refouler tel ou tel aspect pour maintenir leur équilibre, ou leur place dans le jeu; mais l’histoire les sanctionne en les mettant hors-jeu.

Les aspects refoulés dans le rapport de la France (ou du couple France-Allemagne) avec Israël se confirment dans ses rapports avec les Etats-Unis à l’occasion de la guerre d’Irak.

En Irak, on a bien observé que la France, pays démocratique, a tout fait pour maintenir au pouvoir Saddam Hussein. Pourtant, Chirac avait dit: Saddam Hussein, "bien évidemment, possède des armes de destruction massive". Mais il voulait "dialoguer" avec lui pour le désarmer. On voit au passage que, puisque Saddam n’avait pas telles armes, le dialogue ne l’aurait ni désarmé ni renversé. Or ce régime était toxique pour sa propre population. Je dirai qu’il y avait une résistance inconsciente de la France à ce que le système "Saddam Hussein" tombe. En voici un exemple. Le journal français Le Monde avait titré le même jour: "Les Américains entrent dans Bagdad" et dans la même première page, il a mis une caricature montrant Saddam Hussein, aussi grand qu’un tank américain, maniant un aspirateur dont la machine s’appelait Bagdad et aspirait les "marines" comme on aspire de la poussière ou des insectes. Simple contradiction: on note bien la victoire des Américains et en même temps on exprime le vœu qu’ils se fassent écraser. (C’était d’ailleurs le discours officiel irakien: Qu’ils viennent donc, et ils seront anéantis.) Le discours dominant en France était: l’Irak c’est le nouveau Vietnam.

Bien sûr, on essaie de masquer la contradiction. En fait, cette conduite suppose une conception particulière de l’événement et de l’histoire, promue par le couple France-Allemagne (et pas forcément partagée par les nouveaux Etats de l’Europe, qui ont d’autres désirs à satisfaire). C’est une conception où l’événement est comme un dossier qu’on étudie, et s’il remplit les conditions requises, alors on "fait" cet événement; sinon, il ne doit pas avoir lieu. Il n’y a pas l’idée de l’histoire qui provoque des conflits devant lesquels on réagit, comme dans la vie, en essayant de bien faire… Non, l’événement devient le cadre où il doit avoir lieu, si on le décide. S’il n’est pas dans le bon cadre, l’événement est exclu. Comme l’était la guerre d’Irak. Mais déjà, on s’en souvient, devant les violences du Kosovo, la vieille Europe ne trouvait pas le bon cadre pour intervenir; il a fallu que ce soit les Américains qui l’entraînent à agir, à ses propres frontières.

Dans cette approche officielle et défensive de l’événement, on invoque la "loi internationale", comme si elle existait déjà, alors qu’elle est à peine en cours d’élaboration – et que l’ONU, aujourd’hui, est loin d’être une instance impartiale. (La conférence qu’elle mit en place à Durban contre le "racisme" s’est achevée sur les cris de "mort aux Juifs".) Cette instance, où l’influence islamique et tiers-mondiste est croissante, voulait le maintien de Saddam Hussein; et si on la questionnait aujourd’hui sur l’Etat hébreu, elle mettrait en doute sa légitimité.

Pour revenir à cette notion "vieille-Europe" de l’événement, elle suppose un fantasme de maîtrise: les seuls événements admissibles sont ceux que l’on contrôle. A la limite, il n’y a plus d’événements imposés par l’histoire; l’idée même d’histoire s’estompe, dans cette mentalité figée et cadrée.

Autre exemple, le rapport au terrorisme.

La vieille Europe identifie le terrorisme comme l’action d’une bande de fous et non comme l’expression cohérente de la frange islamiste radicale – qui n’a pas fait son deuil d’une hégémonie islamique que le jihad doit répandre, la guerre aux insoumis. (La vieille Europe aussi, surtout le couple France-Allemagne, n’a pas fait son deuil d’une hégémonie perdue.) Donc, l’Europe veut traquer ces "voyous" par des méthodes policières contrairement aux deux autres protagonistes, l’Amérique et Israël, qui voient autrement le terrorisme; pour eux c’est un ennemi vital, qui inscrit dans ses statuts qu’il faut tuer les Juifs et les Américains chaque fois que c’est possible. Ils le voient donc comme le retour en force d’un fantasme refoulé mais radical du monde islamique, qui supporte mal a) le retour en force de l’Etat juif, pure aberration dans les fondements de l’esprit islamique; b) la puissance des USA, signe d’arrogance insupportable, puisqu’en principe les insoumis sont maudits. (L’Europe aussi appelle cette puissance américaine: unilatéralité, pour signifier que l’Amérique finit par agir sans l’Europe, vu que l’"Europe", pour ne pas être au second rang, ne trouve pas le bon cadre pour agir.) Sur Israël aussi, l’establishment français rejoint, par son agacement, la vindicte islamique: Israël est perçu comme un sous-produit charitable de l’Europe qui devrait rester sage sous l’égide de celle-ci au lieu de s’émanciper ou de s’allier à l’Amérique.

Avant de parler des blocages inconscients de la vieille Europe, précisons ceux du "personnage" principal de cette histoire, qui est le monde islamique.

Il tente de trouver sa voie entre deux niveaux qui le définissent: le niveau radical, fondamental, hostile aux autres (surtout aux deux pays "bibliques": USA et Israël); et le niveau convivial qui désire vivre avec les autres et travailler avec eux. Il n’y a pas une ligne nette qui sépare ces deux niveaux et qui ferait que les modérés seraient entièrement "conviviaux" et que les autres seraient tous radicaux. Les deux pôles agissent sur tout le monde à des degrés variables. Tout le bloc islamique est traversé par la ligne fondamentale, et traversé dans l’autre sens par la ligne conviviale; sans qu’on sache d’avance laquelle des deux on a en face.


Ce qui est sûr, c’est que l’histoire semble décidée à intégrer ce monde islamique au jeu planétaire, car il est trop central, trop proche pour rester hors-jeu et enfermé dans son fantasme identitaire.

Ce fantasme, que l’Europe veut maintenir refoulé, dont elle ne veut rien savoir, et qui d’ailleurs est en partie refoulé même dans le monde islamique, j’ai pu le retrouver par une étude minutieuse des rapports entre le Coran et la Bible. Ce fantasme construit une identité pleine, sans faille, puisqu’elle intègre la plupart des principes bibliques mais en imputant les ratages et les manques aux tenants de la Bible même, au monde judéo-chrétien. Autrement dit, ce qui la distingue d’eux, c’est que eux sont dans le mal, et donc si elle trébuche sur une faille, c’est dû à leur perversité. Ce fantasme originaire trouve à se cacher dans la réalité présente: les problèmes du monde arabo-musulman, y compris la pauvreté, sont imputés à l’Occident, curieusement réduit à l’Amérique et Israël. On en a un exemple récent dans les discours du chef iranien, dont certains veulent faire un fou mais qui exprime très sereinement le fantasme fondateur.

Face à ce fantasme, l’Europe est dans une gêne totale: ne voulant pas le contrarier, elle est amenée à cautionner le monde islamique comme si c’était un tout, alors que lui-même cherche comment se diviser pour trouver le passage. La France est fidèle à la Cause arabe au moment même où le monde arabe cherche comment être infidèle à sa Cause, puisqu’il voit bien qu’elle le fige depuis longtemps.

La vieille Europe est donc à la remorque non pas de l’islam mais de son fantasme fondateur qu’elle se charge de refouler. Alors qu’elle semble s’aligner sur sa Cause, elle l’aide surtout, comme par une stratégie perverse, à s’étouffer dans sa Cause. (Le maintien de Saddam Hussein en était un exemple. Le soutien des radicaux palestiniens comme de soldats libérateurs ou combattants de la Résistance en est un autre.)

La France est donc à la traîne du symptôme de l’islam, et elle s’impose d’ignorer la manière dont le monde musulman se débat dans ce symptôme pour essayer de s’en dégager. D’où l’impasse pour la France et la vieille Europe: elle doit tantôt cautionner le symptôme, tantôt cautionner le désir de le secouer. Tantôt cautionner des dictatures ou des intégrismes qui utilisent la religion, tantôt espérer des efforts d’émancipation. Elle se retrouve dans le même double discours que le monde arabo-musulman. (Par exemple: avoir feint de croire que l’Iran veut des Centrales nucléaires pour faire de l’électricité alors qu’il peut faire des Centrales thermiques à volonté, relève du ce double discours.)

Le dilemme pour l’islam, à tous niveaux, est très simple: s’il veut marquer sa spécificité, c’est nécessairement contre les autres, les insoumis; et s’il renonce à la marquer, il court le danger de se dissoudre parmi les autres. S’il s’éloigne de ses racines, il paraît les trahir; s’il s’en rapproche, il devient inquiétant.

La vieille Europe, elle, est clouée par cette contradiction, et s’interdit non seulement de la penser mais d’en parler. Du coup, elle s’enlève les moyens d’être active dans la thématique mondiale d’intégrer l’islam; en même temps, elle s’enlève tout moyen de résister au travail d’entrisme et d’emprise que l’intégrisme a déclenché au cœur de la société française, taxant de "racisme" ceux qui la voient d’un œil critique.

Une autre force inconsciente accroît l’impasse de la vieille Europe: la culpabilité y est devenue pratiquement la seule éthique. C’est bien au-delà de la culpabilité "coloniale", qui ne fait plus grand sens, même si elle est réclamée par des idéologues tiers-mondistes. La culpabilité envers l’autre semble un des moyens les plus sûrs, (un peu pervers) d’avoir sur lui le dessus: si on est responsable de son malheur, on est seul en mesure d’assurer son bonheur. Et comme en même temps le discours islamiste est avant tout accusateur, la boucle se referme et renforce le blocage.


Je terminerai en rattachant mon propos à la troisième parole des Tables de la Loi: N’invoque pas le nom de l’être en vain. Car pour moi l’être-divin (non réduit au Dieu des religions) c’est ce qui fait être tout ce-qui-est et qui devient ou qui arrive. Dire qu’on invoque son nom en vain, c’est dire qu’on limite le potentiel des événements à venir, à tel ou tel de nos concepts ou de nos cadres. Cette Parole dit que rien n’est ultime; elle est un appel au temps, à l’événement, ni optimiste, ni pessimiste: il y a toujours autre chose que ce que vous dites. Si on prétend qu’il n’y a que ça, on insulte l’être, on l’enferme dans une vanité,
la nôtre. Et il se venge: ceux qui enferment l’être sont enfermés – dans la bulle vaine d’une représentation, alors que l’être est un appel au possible, et il suppose toujours, au-delà de ce dont nous sommes conscients, la dynamique inépuisable des forces de l’inconscient, qui puise son énergie dans la faille entre l’être et ce-qui-est.