« Rompre le silence »

Une ONG qui porte ce nom en anglais a révélé le témoignage de soldats israéliens qui avouent avoir tiré sur des civils sciemment, et affirment que leur armée a perdu le sens moral (cela signale déjà qu’elle en avait un, du moins jusqu’à leur témoignage). Cela fait les titres des journaux, où l’autre point de vue n’est pas rapporté, selon lequel ces témoignages sont des faux, commandés  et bien payés par une association islamique des droits de l’homme.
Que peut-on en penser ? Il est clair que s’il y a une poignée de tarés dans cette armée, on peut faire confiance aux médias pour les mettre en valeur, et leur donner la parole.  Y compris les médias israéliens, car eux aussi ont besoin de se mettre en valeur, d’apparaître des combattants de la vérité – qui sera d’autant plus vraie qu’elle paraîtra plus contrariante ; ils sont comme ça. Et tel que je connais leur pays, ce n’est pas vraiment le lieu où l’on peut garder le silence ; tant mieux, et l’on peut faire confiance à leur justice : s’il y a des coupables ils seront punis, c’est aussi un des mérites de leur bureaucratie.
En fait, ils sont sans doute plus qu’une poignée, il doit y avoir dans cette armée un pourcentage de tarés comparable aux autres armées européennes, où l’on vient d’épingler des soldats violeurs en Afrique. Mais c’est la logique médiatique que de chercher l’information scandaleuse et de la diffuser si elle va dans le sens de l’opinion voulue, ou si elle crée une opinion que l’on croit maîtriser puisqu’on en est la cause. Il y a une lutte sur « l’info », où peu importe  la  vérité d’une   information ou sa valeur indicative, ce qui compte c’est de la  lancer et de paraître à la tête du mouvement qu’elle provoque. L’enjeu c’est la place de pouvoir que donnerait l’information. Elle donnerait à ceux qui la révèlent un pouvoir  d’autant plus grand qu’elle serait plus scandaleuse. Mais de tels pouvoirs s’annulent, comme des « infos » qui se contredisent et se succèdent, l’une effaçant la précédente ; sauf si l’on gère les informations dans le même sens, en gommant d’autres points de vue. Et cela donne le discours de propagande qui nous enveloppe gentiment, et qui assène des propos allant toujours dans le même sens, fût-il contredit par d’autres réalités.
L’œuvre d’art exprime ces choses avec plus de finesse et plus de vraisemblance. Je pense au film American Sniper, un grand Clint Eastwood, qui montre les dilemmes terribles d’un Marine en Irak, un tireur d’élite qui se demande s’il doit tirer sur cette femme accompagnée de sa fillette ; puis il la voit remettre à celle-ci un engin explosif et s’en aller ; et il tire et tue la fille. Ou encore, après avoir abattu un homme en civil qui tenait un lance-roquettes et montait au front, il voit qu’un petit garçon tente  de reprendre l’engin et d’y aller lui-même – alors il le vise avec angoisse – mais l’enfant n’y arrive pas et lâche l’objet ; soulagement. ( En Israël, il y a un terme populaire sur les soldats dans ces cas : yorim oubokhim, ils tirent et ils pleurent). On imagine tant d’autres cas pour ce Marine, mais il a eu de la chance et a pu passer à travers, tout en étant assez abîmé psychiquement par ces tensions extrêmes. Et c’est de retour chez lui, heureux de se retirer et de retrouver sa famille, qu’il se fait tuer accidentellement par un vétéran d’Irak, qu’il essayait d’aider. (Le vétéran handicapé n’a pas dû aimer cet homme qui a vécu le même enfer et qui s’en est tiré, lui.) Mais l’accident est signifiant : l’homme s’était bien débrouillé avec ses ennemis, et c’est un des siens qui le tue.
Peut-être en va-t-il de même avec beaucoup de soldats israéliens qui ont fait ce qu’ils ont pu pour éviter les bavures, et c’est au retour, après la bataille, qu’ils sont « tués » en image par les leurs. Ils savent comme tout le monde qu’il n’y a pas de guerre propre, mais ils ignorent que leur guerre, on leur demande qu’elle soit morale, bien que les lignes de front ne soient pas des lieux propices aux leçons de morale.
Tout cela nous mène aussi vers d’autres mythes bien nourris par les médias, comme le mythe d’une guerre sans victime ; car une victime, habillée comme souvent en civil, pointe celui qui l’a tuée comme un bourreau. On veut donc  des guerres sans victimes ni bourreaux, sans vaincus ni vainqueurs ; on veut pas-de-guerre-du-tout peut être ? Mais  le monde qu’on fabrique ne s’y prête pas vraiment.