Une suite pour « Difficile diversité » (La religion et l’école)

Depuis ce texte, (Difficile Diversité, voir le blog) un compte-rendu du petit colloque des enseignants est paru dans la Tribune de Genève sous le titre : « Des enseignants n’osent plus parler d’islam et de judaïsme ». Du coup, j’ai mieux compris le sens dudit colloque : les enseignants de cet établissement se coltinent depuis des mois et des années des élèves musulmans qui leur disent : « ça ce n’est pas dans le Coran » ou « ça ce n’est pas conforme à ce qu’on m’a dit dans la mosquée », etc. (ou d’autres exemples que je cite dans Le grand malentendu, comme celui de la prof qui informe sur les Trois Monothéismes et qui se fait interrompre quand elle les classe par ordre chronologique : « M’dame, vous avez tout faux, c’est l’islam le premier ». Donc, ces profs supportaient sans rien dire, et pendant tout ce temps, ils ne se sont pas sentis autorisés à se réunir pour en parler. On les comprend, c’eût été « stigmatisant » pour l’islam, ou « discriminant ». (Discriminer, c’est aussi faire une différence lorsqu’elle s’impose dans le réel, et si c’est mal de distinguer ou de faire une différence, on file tout droit vers un monde d’indifférence, qu’on aura ensuite tout loisir de déplorer.) Il a fallu attendre qu’un élève juif « pète les plombs » devant un discours de l’enseignant, discours qu’il trouvait antisémite (et qui l’était par la simple omission du point de vue juif sur le conflit du Proche-Orient, de sorte que l’enseignant n’y endossait qu’un seul point de vue), il a fallu attendre cet esclandre pour se permettre de se réunir sous le signe qu’indique le titre : des profs n’osent plus parler de judaïsme et d’islam. Cet élève était donc une aubaine, c’est grâce à lui qu’ils ont osé évoquer leurs problèmes à eux, que le journal met sous ce drôle de chapeau, comme si les juifs étaient nombreux à protester contre un manque de « respect » pour leur religion. Ils n’en ont rien à faire, et ce cas ne se produit pas. Dans le cas de cet élève, il ne s’agit pas de judaïsme et d’islam, il n’a pas supporté un discours à sens unique qui délégitime Israël. Il n’avait pas tort, mais il ne savait pas que son cas servirait surtout à donner un peu de courage aux enseignants et à leur institution. Le courage de parler – une journée et entre soi – des problèmes qu’ils affrontent tous les jours. Courage qui a disparu sous la peur d’être taxé d’islamophobie.

Ce terme, lancé comme une peau de banane par des pervers, a permis toutes les glissades, et a faussé tous les débats ; il était fait pour ça. Néanmoins, cela prouve qu’il y a bel et bien une phobie de l’islam chez beaucoup d’enseignants et chez tant de responsables ; une peur qui évoque celle de l’homme BCBG, menant une vie sans histoire (ou qu’il aimerait telle) et qui se fait interpeller par un homme fougueux colérique, qui peut lui exploser au nez à tout instant.

Il y a dans la société européenne une peur de la violence, et c’est ce qui la rend incapable d’affronter la violence, et même d’être contre, quoi qu’elle en dise. Pour être contre la violence, il faut être capable de l’affronter. Cela demande un courage, physique et symbolique. Or si les corps se couchent, la violence devient un objet phobique, redouté et jouissif. Trop long à développer ici. Ce qui est sûr, c’est que la critique de la violence comme d’une substance mauvaise, alors que la violence est une relation, cette fausse critique a produit une phobie ; comme d’une substance mortelle qu’il faut à tout prix éviter. Et on y arrive grâce à un remède parfait : la lâcheté ; souvent déguisée en indifférence ; on s’efface, on fait le vide, mais quand on fait le vide devant des personnes qui elles veulent faire le plein, et occuper le terrain ou le discours, l’ambiance devient toxique. Et la dignité des individus, ne s’en porte pas très bien.

Or la réaction d’élèves musulmans se comprend, elle tient au fait que leur carcan identitaire est si susceptible envers les autres, que tout ce qui n’y entre pas peut leur paraîtra une objection radicale, une menace voire une attaque. Ce n’est bien sûr pas  une atmosphère favorable à  l’échange, encore moins à la critique. Et le double discours s’installe tranquillement dans l’opinion, dans le discours ambiant qui tisse une socialité.

Un autre détail confirme cet épisode. Si vous avez fait des recherches sur l’islam, et si vous en faites un livre, il est hors de question d’en parler dans les médias en l’absence d’un musulman ; il faut qu’il soit là pour répondre, pour corriger. Et vous risquez d’être critique ; or l’islam n’est pas critiquable, sauf par les siens[1]. Du coup, vous aimeriez discuter publiquement avec eux, mais s’ils se défilent, et ça arrive, il n’y aura pas de discussion. En revanche, on a beaucoup de « dialogues » où un musulman explique ce qu’est l’islam à des ignorants, qui objectent juste ce qu’il faut pour que la leçon soit édifiante.

Tout cela en dit long sur le niveau où se retrouve la liberté d’expression. Des gens s’obsèdent sur celle de faire des caricatures, mais elle est supprimée de facto (par la peur des dessinateurs pour leur peau ; qui peut la leur reprocher ? au contraire, leur peur accuse la société, et la lâcheté qu’elle diffuse). Mais on en oublie d’autres formes de liberté qui s’étouffe tout doucement ; comme la liberté de parler des problèmes qu’on se pose.


[1] On comprend la gêne de certains, de se voir soudain promus héros de la pensée  dès qu’ils arrivent à dire qu’il y a problème ; c’est tellement audacieux, qu’il n’y a plus à l’analyser, encore moins à  proposer des approches de solutions.