L’assomption, sans rien assumer ?

C’est aujourd’hui la fête de Marie, l’Assomption; on célèbre la croyance qu’elle est montée au ciel rejoindre son Fils  sans connaître la mort ; tout comme elle l’a engendré sans connaître le «  péché » (entendons, sans rapport sexuel ; car dans la Bible hébreue, le rapport sexuel n’est pas un péché, il n’y a d’ailleurs pas de péché originel, hormis peut-être la jalousie dont le serpent a piqué la première femme, c’est-à-dire l’état premier de la femme, pour qu’elle rivalise avec la grande donneuse de vie appelée Dieu.) J’ai donc entendu des experts en christianisme parler longuement à la radio de Marie et de l’Assomption sans faire aucune allusion aux origines de cette histoire: monter au ciel sans mourir. Or cette idée se trouve dans la Bible (le livre hébreu, toujours lui), dans le Livre des rois, quand le prophète Élie dit à son disciple Elisha : demande-moi quelque chose avant que je ne te sois pris ; et l’autre demande d’être deux fois plus inspiré que son maître. Ta demande est dure, répond Élie, mais si tu me vois pendant que je te suis pris, cela aura lieu, sinon, non. Et il se passe un tourbillon de feu et de fumée au terme duquel Élie disparaît. On cherche son corps pendant trois jours, en vain. La tradition dit qu’il est monté au ciel. Et lorsque un homme particulièrement juste et connecté au divin approchait de la mort, on évoquait toujours l’idée qu’il pourrait bien monter au ciel sans mourir. J’ai vécu des récits de cet ordre dans mon enfance, à propos de certains proches, qui par ailleurs étaient très attachés aux traditions kabalistiques. Je l’évoque dans mon roman Marrakech le départ, ainsi que ma surprise d’enfant à l’idée qu’un de mes ancêtres était monté au ciel dans sa chambre ; je me demandais si il avait percé le plafond.

On aura compris que dans le Texte hébreu, cette montée au ciel et une métaphore, certes puissante, qui donne lieu à toutes sortes de créations littéraires et fantasmatiques, mais pas à des réalisations. Il est vrai que le christianisme a pour principe d’accomplir, de faire passer à la réalité ce qui avant lui était évoqué comme  possible. De même, dans la tradition biblique juive rien n’interdit qu’une femme  tombe enceinte en restant vierge, c’est rare, mais ça arrive si par exemple elle a pris son bain juste après un homme qui y a eu des pertes séminales. Mais c’est l’histoire de la montée au ciel qui risque de poser de plus en plus problème aujourd’hui, pour le christianisme, face à la théologie très simple de l’islam qui écarte, tout comme la juive, ce genre de réalisation. C’est peut-être aussi l’occasion pour le christianisme de revoir en profondeur ses dogmes et surtout la manière dont ils sont reçus, qui requiert un certain réexamen.

Or les responsables ont mis cette fête de l’Assomption sous le signe du soutien aux chrétiens d’Orient. Ceux-ci en ont bien besoin. Ils sont réellement persécutés, leur nombre là-bas est passé de 20 % à 5 % de la population. La minorité des Yazidis, qui passent pour polythéistes, voit ses hommes massacrés, ses femmes et ses fillettes violées. Que signifie donc « avoir une pensée » pour ces chrétiens ? Sinon négocier avec l’État islamique donnant-donnant pour obtenir leur sécurité, en utilisant la force, puisqu’en face l’ennemi ne connaît qu’elle. Et c’est peut-être là que le soutien aux chrétiens relève d’une triste compassion  plutôt que d’une aide concrète et efficace qui implique la violence envers les islamistes. Peut-être le monde chrétien se prend-il au mot lui-même en se retenant, en faisant profil bas, faute de pouvoir tendre l’autre joue et accomplir en toute extase sa vocation de vaincre l’ennemi par l’amour. Que le monde arabe ait réussi à s’expurger de tous ses Juifs ou presque, cela n’a pas créé de grands remous ; mais qu’il s’expurge de ses chrétiens sans plus de réactions voilà qui laisse rêveur, et qui oblige à se demander ce que signifie assumer d’être chrétien face à l’islam d’aujourd’hui tel qu’il se manifeste. Voilà une assomption qui mérite d’être pensée.