Sur la « vague migratoire ». Hospitalité et dignité.

Il est admis qu’il faut accueillir la vague migratoire. Et c’est vrai, il y a une loi de l’hospitalité ; dont il faut tout de même rappeler qu’avant et pendant la Seconde guerre, les Juifs n’ont pas bénéficié et se sont retrouvés dans les chambres à gaz. Mais admettons que, y compris grâce à eux et à la faute envers eux, on accueille les réfugiés. Pourtant, ceux qui objectent à cet accueil sans réserve, ne sont pas forcément des salauds. Ils arguent tout simplement de l’expérience antérieure avec l’immigration musulmane, et de ces deux points d’inquiétude : d’une part l’extrémisme islamique qui s’exprime aussi en France, avec une forte intolérance envers le non-musulman ; d’autre part, le poids de l’électorat musulman « modéré », qui fera pencher le pays vers une optique « monde arabe » sans doute pas très lumineuse. Ces gens qui objectent n’ont d’ailleurs pas la tribune, et leur point de vue est déjà amalgamé à l’extrême droite. (Comme quoi, ceux qui dénoncent l’amalgame sont aussi ceux qui le pratiquent ; cela fait partie de la logique projective où deux parties face-à-face s’insultent en miroir, mais celle qui a la parole, c’est la plus « vraie » puisqu’elle est « sans réplique ».)

Et cela confirme que sur les sujets brûlants, ou même un peu vifs, la question de la vérité en prend un coup ; elle n’est plus ni l’accord avec les faits, ni le mouvement d’avération où elle émerge d’un processus et se construit avec lui ; la vérité se met à devenir un pur rapport de place, entre la place de celui qui la dit et la place d’en face, de  ceux sur qui il a lance. Et si celui qui la dit est en bonne place, une place médiatiquement stable, qui ne laisse pas… de place à l’objection, l’opinion qu’il énonce devient une vérité limpide, elle s’intègre dans un chorus où l’objection fait dissonance ; quiconque objecte se retrouve en travers, ou dans le non-sens pur et simple.

Que faire donc ? On doit à la loi de l’hospitalité de l’accomplir. Et on peut l’accomplir comme un rite antique et actuel, atemporel : on ne doit rien aux arrivants, on se doit d’être hospitalier, par dignité. Du même coup, on se doit de préserver sa dignité, de ne pas se faire faire la loi par eux, comme c’est probable : il y aura parmi eux, identité oblige, une forte frange intégriste qui grossira son homologue déjà en place, et une masse modérée qui jouera, avec la masse déjà là, la carte des institutions pour les changer. Peut-on donc les accueillir sans être coupables envers eux, sans leur donner de quoi changer ce pays en s’adjoignant à leurs homologues d’il y a 10, 20 ou 30 ans, qui sont français et qui, depuis que leur nombre augmente, revendiquent une identité, la leur, plutôt rude et totalisante ? On le voit, la question porte moins sur les arrivants que sur les responsables ici : peuvent-ils accueillir l’étranger sans vouloir l’effacer comme étranger? Ni en faire une masse de manœuvre politique à leurs propres fins, en culpabilisant à tour de bras ceux qui objectent, que déjà ils font taire ? Et pourquoi auraient-ils ce sursaut, alors que jusqu’ici ils instrumentent l’ « islamophobie » avec succès ? Il y a donc toute chance que le chorus des bons sentiments remplisse tout l’espace, et que son harmonie forcée étouffe les rares accents de vérité. Lourde responsabilité de ceux qui disposent du média : la vérité, c’est ce qu’ils disent, et ce qu’ils disent est vrai, mais ils proclament qu’on peut toujours objecter, que la parole est libre. Quelqu’un m’a fait passer une réponse du journal Le Monde[1] à un écrivain objecteur ; elle dénonce « une petite musique de plus en plus insistante chez les intellectuels ou polémistes qui font profession de lutter contre le « politiquement correct », alors qu’ils ont tribune ouverte dans tous les médias de France, ils cherche à entretenir le mythe de leur martyr en faisant  accroire qu’une corporation cherche à leur nuire: les journalistes ». En une seule phrase que d’amalgames : s’ils critiquent le politiquement correct, c’est qu’ils en font une profession, s’ils objectent, c’est qu’ils jouent les martyrs,  etc. Il faut bien tous ces amalgames et cette mauvaise foi pour faire passer le gros mensonge : ils ont tribune ouverte dans tous les médias de France. Je peux témoigner que depuis au moins 20 ans, quand il m’arrive d’envoyer distraitement un texte au Monde, je sais d’avance que la réponse automatique sera : Vu le nombre d’articles que nous recevons etc., nous ne pouvons pas… Position que ce média et tant d’autres peut assumer : vous avez tribune ouverte mais votre opinion n’est pas intéressante ; élevez votre niveau, rectifiez vos analyses…  Le mensonge est cohérent, (la vérité ne l’est pas toujours, mais elle est vraie), et grâce à lui le tour est joué, les apparences sont sauves, et la dignité perdue. J’ai lu récemment un livre de Stéphane Zweig sur le « monde d’hier » qui faisait naufrage sous ses yeux en 1940 ; il dit sa stupeur éblouie devant la propagande nazie qu’il trouve « géniale » parce qu’elle repose tout simplement sur le mensonge ; il en était sidéré. Mais aujourd’hui, on peut très gentiment mettre en œuvre une machine à mentir, en toute bonne conscience, puisqu’on sait qu’on est dans le vrai,  et qu’il suffit de faire taire l’autre, puisqu’on n’a aucun doute sur son erreur ou sa bêtise. Ce totalitarisme mou induit d’ailleurs chez ceux d’en face une mollesse totale, une propension vaguement dépressive au quant à soi ; beaucoup,   devant un déni aussi tranquille et cynique, débranchent.

Et cela nous ramène à la question cruciale face aux réfugiés : c’est très facile de les accueillir en imposant l’effort aux autres ; ce qui est plus difficile c’est de garder sa propre dignité et celle de son peuple. Or beaucoup de responsables semblent n’avoir d’autre dignité que celle de leur place, qu’il s’agit de garder à tout prix, fût-ce au prix de l’indignité.

P.S. Il est bon de connaître l’hospitalité arabo-musulmane ; elle est légendaire, à condition d’être temporaire est individuelle. On est très bien reçu ; mais si ça dure, et si on est un collectif, alors on devient une minorité non musulmane en terre arabe. Avant l’arrivée des Européens on était des dhimmis, taxables et humiliables à volonté ; sauf exceptions. Et aujourd’hui ? Eh bien, il n’y a plus de Juifs dans les pays arabes, et le sort des chrétiens qui y restent ne semble pas très enviable.

[1] Du 24 août 2015