A propos de Kippour


L’effet Jonas: un remède à la jalousie?
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  1. Jonas exprime un drame humain essentiel: il ne veut pas de la grâce divine pour ses ennemis (les gens de Ninive furent de ceux qui ont détruit l’Etat hébreu). Encore moins veut-il être l’instrument de cette grâce. Il veut que Dieu punisse les méchants et gracie les bons. Il veut… Mais peut-il faire la loi à l’être-divin? Et pourquoi les « méchants » n’auraient-ils pas aussi leur chance sachant que les bons assez souvent deviennent méchants? Jonas voudrait que les choses aient un certain sens – qu’il croit connaître. Mais si ce sens est maîtrisé par lui – par l’homme – n’est-ce pas déjà la mort? Le sens est nécessaire mais nul ne peut dire qu’il en a trouvé la forme ultime. Le jeu de l’être nous échappe, et l’on doit chaque fois y prendre pied le mieux possible. En tout cas, aller œuvrer pour Ninive ne fait pas sens pour lui. Alors il prend la fuite et bascule dans la perte de sens. Il fait le mort, il fétichise son corps (« Jetez-moi à la mer »)… Il est identifié à la Parole: il a fui pour l’emporter avec lui, pour qu’elle n’aille pas vers « eux », dût-elle être engloutie. Mais elle est engloutie, avalée puis recrachée.
  1. Jonas est en proie à un appel, à un « signifiant » majeur: la parole de l’être (dvar-YHVH). Pour porter cet appel, il doit, en partie, s’en détacher, s’en dessaisir, mais y rester assez lié pour le transmettre. Il n’y arrive pas. Le mouvement des choses va le ballotter comme un corps-parole – qu’on jette à l’eau, et qui est rejeté pour finalement se décharger de l’appel qu’il porte. Quand l’appel de l’être insiste (Va à Ninive et lance vers elle l’appel que je te dis), Jonas traduit cela par une échéance: Encore quarante jours et Ninive est renversée. Le premier appel était plutôt ouvert: Lance [sur Ninive] un appel car leur méfait est monté jusqu’à moi. Il y avait une limite sur laquelle Jonas met un délai: quarante jours. Il a compris qu’il y a un temps à donner. Lui qui voulait de l’immédiat, leur donne le temps de (se) retourner. Son « retour » vers Ninive, après sa fuite, produit un retournement, leur donne à réfléchir; ils peuvent renaître à eux-mêmes (Jonas a pu renaître du déluge qu’il a vécu, qui rappelle, via le nombre 40, la durée du grand Déluge de la Genèse.) Les Ninivites reviennent à eux quand Jonas revient à lui. Du coup, le Tiers aussi revient de sa colère. Ce triple retour n’en fait qu’un. Ainsi la Parole aura fait son office. Sa valeur est de n’être pas appliquée. Elle a servi à s’annuler et Jonas qui en est dessaisi peut la transmettre, et casser la logique « bouc émissaire » qui le vise.
  1. Logique illustrée par le groupe des marins: ils sont tolérants, ils n’exigent pas qu’on ait le même Dieu, chacun appelle le sien…, mais leur groupe est habité par une folie: dans la tempête, on cherche « à qui la faute », on tire au sort. On met sur le compte du hasard une décision déjà prise par le groupe, celle d’un sacrifice humain: il faut se délester d’un corps. Justement, il y en a un qui s’est mis dans un coin, qui s’est distingué du groupe, il n’y a pas à trop forcer pour le pointer comme coupable. Et voilà qu’il est d’accord: cette tempête c’est de ma faute. Ici, deux symptômes se croisent: les Hébreux se savent déficients envers YHVH, et les autres opinent: vous voyez bien, c’est vous qui le dites… Le groupe ne va quand même pas dire: « Allons, bonhomme, toi? la cause d’une tempête?! Ça n’a pas de cause, voyons! » De surcroît, notre Hébreu veut faire corps avec la Parole; le groupe ne demande pas mieux: il l’engage comme bouc émissaire. L’Hébreu, lui, doit se perdre et revenir, faire naufrage et renaître.
  1. Il doit se laisser dessaisir de sa Parole pour garder le contact avec elle et poursuivre sa transmission. Libre aux autres de la recevoir comme ils l’entendent. Du reste, l’impact de cette parole dépend de l’écoute qu’elle induit. Certains entendent: dans 40 jours c’est le renversement? Eh bien ils renversent la vapeur, ils « font » le renversement, il n’a plus à arriver. D’autres recueillent la Parole des Hébreux en étant obsédés par l’envie d’occuper leur place. Tant pis, ils en payent les frais. D’autres la recueillent pour la détourner, c’est leur affaire. Nul ne maîtrise la manière dont elle est reçue. Ainsi le veut la transmission. Si certains trouvent dans cette parole de quoi s’offrir la grande fête du Repentir, si ça leur fait du bien, pourquoi pas? Dès lors qu’ils ne se retournent pas ensuite contre ce farfelu qui est venu leur dire « n’importe quoi ». Celui qui apporte l’idée utile doit s’attendre à ce que les preneurs qui prospèrent grâce à elle ne lui fassent pas de compliment. Tant pis.
  1. Jonas dit autre chose du drame hébreu: dire aux autres (ou face aux autres) qu’il faut revenir alors qu’on est soi-même en fuite et qu’on a du mal à revenir, à faire retour. Ce n’est pas une sinécure de porter cette Parole ou d’être traversé par elle. L’angoisse n’est jamais loin: la perte des repères. Ninive était un bon repère: des « méchants ». Et c’est à eux qu’il faut porter le message, eux qui peuvent s’en servir pour se tirer d’affaire. Il faut pouvoir suivre. Jonas dit le partage nécessaire de l’être et de sa Parole. Les Hébreux sont tenus de la partager autant que de la garder. Un bon moyen de la garder c’est peut-être de la partager. Ce n’est pas vraiment ce qui s’est passé. Entre la ligne où ils furent boucs émissaires et celle où ils furent les déchets de cette Parole, les bons passages ont été rares. Mais peut-on sans s’identifier au message, maintenir sa transmission? sans être identifiés à lui (par d’autres), sans s’attrister de ce que les autres le détournent contre vous? La question de l’antisémitisme n’est qu’un aspect, elle cache l’essentiel du problème, elle est faite pour cela. Le dialogue entre l’Hébreu (Jonas) et son Dieu ne peut plus être un tête à tête: il y a le monde, les autres peuples. Il doit parler aux autres, ce n’est pas un devoir moral, c’est l’essence même de la parole: on ne peut pas garder pour soi des signifiants et des symboles. Jonas doit aller « reconnaître » que l’appel dont il se prévaut est déjà signifiant pour d’autres; sa signifiance est déjà partagée. Donc la langue des passeurs recoupe; c’est celle du lien planétaire entre tous les humains. Ces points de recoupement ou de passage symbolique, tout le monde peut les emprunter, pas seulement les « passeurs » en titre. Jonas doit accepter d’être pour quelque chose dans le salut des autres sans être leur Sauveur: cela n’entrave pas son rapport au divin. Il n’a que faire de leurs insultes éventuelles; et s’ils ignorent leur dette, ils la paieront par ailleurs, par leur immaturité. Quant aux Hébreux, peuvent-ils fuir, comme Jonas en emportant avec eux le Message? Ils en perdraient toute la valeur: pensée de l’être et de la faille…
  1. L’effet Jonas se répète pour chacun lorsqu’il est dans la question de la transmission: vous énoncez votre parole, celle qui est montée en vous, qui vous soufflait: Fais-moi entendre. Et vous la retrouvez chez d’autres qui l’ont reprise, expurgée de vos traces. Si vous êtes un tâcheron d’idées, votre instinct propriétaire se rebiffe; froissement d’amour propre: il y a eu partage et votre part est presque nulle… Il arrive même qu’on retourne contre vous la parole qu’on vous a « prise ». Mais si vous êtes plus inspiré, avec un souffle plus lointain, vous pouvez prendre appui sur cette part dont vous êtes dessaisi pour trouver d’autres niveaux du Dire, plus complexes. Vous poussez plus loin le dessaisissement, vous repartez de zéro mais avec ça, qui vous projette plus loin que vous-même; ne craignez pas de rester vide si l’on vous prend cette « part »; vous savez l’essentiel: nul ne peut être dessaisi de l’être. Et la Parole qui prend là sa source ne risque pas d’être volée, elle se renouvelle à l’infini.
  1. On lit Jonas le jour de Kippour, où l’on prie pour être pardonné; et déjà pour se pardonner. Pardonner, cela concerne déjà les données de votre vie; cela touche au destin, à ce qui est donné. On s’adresse à l’être divin pour que les données ou la donne soient favorables. On demande que les manquements envers l’être ne soient pas comptés, sinon la dette serait trop lourde. Jonas ne veut pas qu’il soit pardonné aux gens de Ninive, que leur soit donnée la grâce qui déborde tous les comptes. Pourtant l’être-créateur donne sans compter, dans tous les sens, toutes les directions. Et s’il donne – si ça se donne – à d’autres, cela ne vous enlève rien: ce qui leur est donné, c’est  leur être, leur existence, ce n’est pas un avoir particulier. Mais Jonas déprime de voir qu’il est donné aux autres. Ce qui est en cause, c’est notre impuissance à donner. A cause de cette impuissance, de cette peur d’être en manque, on supporte mal de voir qu’il est donné à d’autres. On en est mortifié. L’impuissance à donner est une peur de perdre, de perdre ce qu’on a. Et quand on identifie son être à son avoir, c’est une peur d’être perdu. C’est donc un manque de confiance dans l’être-divin qui, lui, donne et pardonne à l’infini. La demande de pardon qui lui est faite est un voeu d’être inscrit dans la vie même si on a fauté. Et cela, Jonas n’en veut pas, en tout cas ça lui fait mal et il le dit. C’est ce qui le rend si émouvant. Jonas est mortifié, mais au moins il est franc, il dit la chose: puisque je suis si mortifié, alors donne-moi la mort[2]. Et YHVH ne relève même pas, mais il maintient: Ainsi, je t’enlève une petite plante qui faisait de l’ombre pour toi et tu t’effondres? Et eux, je leur enlèverais la vie?… YHVH rappelle Jonas aux valeurs de la vie. Car c’est la vie, par sa richesse, qui bouscule ces petits calculs en offrant des richesses par ailleurs: par l’être, comme source infinie des possibles; pour tout le monde. Revenir à l’être-divin, à l’être-créateur, c’est revenir à la vie après une certaine perte, y compris une certaine perte de connaissance. Donc on en appelle à autre chose que la justice. Car quelque chose ne va pas dans la justice: celui qui la fait veut sa part de jouissance (il veut montrer son importance, ou se venger, ou vous faire attendre, souffrir…) On rêve donc d’un acte de justice qui échapperait à ces petits comptes, trop justes. Plus qu’un don, un pardon qui redonne vie à la vie.
  1. Les premiers mots du texte sont étonnants: vayehi dvar YHVH, el Yonah… (et ce fut la parole de YHVH vers Jonas…). Le premier mot (vayehi) et le troisième (yhvh) ont les mêmes lettres, celles qui inscrivent l’être (yod, , vav, ), le nom divin. Et la parole, dvar surgit entre eux, elle apparaît comme une coupure et un passage entre deux noms de l’être: YHVH et VaYHY qui en est l’anagramme, entre ce qui fut (ou ce qu’il y aura) et l’être YHVH dans sa présence et ses possibles. Dans ce début de verset, la parole apparaît comme une secousse de l’être qui ouvre un passage. Il faut un rapport avec l’être pour que s’ouvre le passage. Du reste, si on écrit cette « parole de YHVH » (dvar YHVH) en notant celui-ci de sa première lettre, yod (davry), cela donne l’anagramme du mot passage: dvir, anagramme de « dvar y« , parole de l’être. Le dvir, c’est le passage qui menait au Saint des Saints dans le Temple; et c’est le passage que signifie une parole de l’être[3]. Par le dvir passait le « travail » de YHVH, le rituel des sacrifices, l’échange de vie et de mort: on apportait au Temple sa vie menacée de mort, et cette vie, transférée sur l’animal, s’achevait en lui, libérant l’homme de l’emprise d’une mort trop proche. Le dvir est un mot-clé dans toute l’histoire du peuple juif, comme travail du passage entre soi et le divin. La parole est une ouverture de l’être et chaque fois que nous manquons de parole, c’est que nous sommes enfermés dans ce-qui-est clos, qu’il soit présent ou passé. Retrouver la parole, c’est retrouver le passage qui mène à l’ouverture sur l’être. Ce passage, qui fait de nous des passeurs lorsque nous arrivons à le « prendre ». Jonas a du mal à le vivre; lorsqu’on l’appelle à ce passage, à ce partage de l’être, il commence par prendre la fuite. Beaucoup évitent le passage par une fuite en avant vers la simple répétition. Il fuit car il se doute que les effets de sa parole vont se retourner contre lui. Mais en fuyant, il doute de l’infinité de l’être: après tout, si la grâce est donnée à d’autres, il en reste pour vous.
  1. De sorte que ce texte, en passant, donne un remède à la jalousie: si vous êtes dans un accès de jalousie, rappelez-vous que l’autre, dont vous êtes jaloux, ne pourra pas prendre pour lui le tout de l’être; qu’il y a de l’être pour vous aussi, de l’être que seul vous pouvez être, et qui pour vous seul peut ouvrir d’autres histoires. Tout le monde peut se servir, il y en aura encore, à l’infini. La parole de l’être, en ouvrant le passage (en cas d’impasse), est créative de vie. On ne peut pas y avoir accès en restant identique à soi. C’est dans un décalage de soi à soi-même que s’ouvre un passage vers cette « parole de l’être ». À Kippour, on ne fait que demander la grâce. On veut créer les conditions pour que l’être s’émeuve en notre faveur. Le résultat, lui, est « à la grâce de Dieu ». Il n’y a pas de causalité entre la demande de grâce et sa donation. La grâce est juste au-delà de ce qu’on peut faire pour l’obtenir; au-delà de notre possible. Tout comme la parole de YHVH est juste au-delà de ce qu’on en dit, au passage où peut se faire une ouverture.

Curieusement, une des impasses planétaires aujourd’hui est en rapport avec un refus du partage: la troisième religion du Livre n’a pas pu prendre sa part au message divin sans rejeter ceux qui l’ont précédée, à qui elle l’a emprunté. Peut-être s’est-elle sentie rejetée de ce message, pour réagir ainsi? (ou a-t-elle pris son retrait mortifère pour une exclusion?) Mais le message est ouvert à tous. À chacun de le prendre comme il peut, d’y prendre sa part sans croire qu’il peut prendre le tout, car le tout c’est l’être, et penser le prendre pour soi est une pure idolâtrie.


[1] Extrait de Lectures bibliques de Daniel Sibony, Editions Odile Jacob

[2] . « Prends je t’en prie ma vie [de moi] ». (Jonas 4, 3).

[3] . L’expression de ces trois mots qui commencent Jonas (vayhi dvar YHVH) est fréquente dans la Bible.