L’homme broyé par la benne à ordures. Un sacrifice humain pour la justice

Un poissonnier du Rif, dans le nord du Maroc, a été surpris par la police avec des espadons, dont la pêche est paraît-il interdite. (Pourquoi ? Puisqu’ on en trouve sur le marché.) On a dû lui confisquer ses poissons pour les jeter dans la benne à ordures, il a dû résister, s’accrocher, le résultat est qu’il s’est retrouvé dans la benne, broyé comme les déchets ; c’est en tout cas ce que montre une vidéo prise par un passant: on n’y voit la tête et le bras de l’homme qui dépassent. Dans le meilleur des cas, les agents ont dû vouloir appliquer la loi, l’homme a pu vouloir résister devant ce qui lui semblait injuste ; l’application de la loi a continué, comme une machine, qui lui a donc broyé le corps.

Le problème ainsi posé se retrouve assez souvent, à tous niveaux, lorsque les tenants de la loi, ou ses exécutants, étant sûrs de la détenir, de l’avoir bien en main, d’être complètement légitimes, oublient que l’objet auquel ils l’appliquent est un être humain, avec un corps, une âme, des émotions et des pensées ; qu’on ne peut pas le tuer pour que la loi soit satisfaite. Ou pour que la jouissance de ceux qui l’appliquent soit assurée. La loi est faite pour maintenir un ordre humain favorable à la vie, si elle piétine la vie pour satisfaire son ordre à elle, on entre dans le chaos même s’il n’est pas visible, même si seule une image, comme celle-là, en témoigne.

Ceux qui détiennent la loi deviennent un danger public lorsqu’ils oublient qu’elle doit avoir deux dimensions, la rigueur et la grâce ; et que l’oubli de la seconde fait que la loi tourne au règlement de comptes, entre ceux qui la détiennent et ceux qui la subissent. Du reste, lorsqu’il y a un couac de cet « ordre » assez borné, un acte manqué qui dévoile la férocité cachée, celle d’une loi sans grâce, le peuple se soulève et amène sur la scène d’autres comptes qu’il voudrait bien pouvoir régler de façon plus juste. En l’occurrence, il crie qu’il en a marre de l’humiliation (il y ajoute dans ce cas celle des Berbères par les Arabes).

En principe, les gens n’ont pas à se sentir humiliés par les tenants de la loi. Celle-ci devrait être bénéfique pour tous, sauf pour ceux qui en abusent. En l’occurrence, le peuple veut dire que ceux qui la détiennent en abusent ; qu’ils tiennent à la loi parce qu’elle leur donne le pouvoir d’abuser tout en restant couverts par elle, tout en cachant la jouissance qu’elle leur procure, jouissance cachée qui parfois éclate.

Hélas, il n’y a pas d’Ordre qui nous protège  de ces abus. On peut rêver d’une révolution, qui réforme le droit, les rapports sociaux injustes, etc., mais cette révolution a déjà eu lieu, elle a promu chaque fois une avant-garde qui est devenue, très normalement, un pouvoir de parasites qui organisent leurs abus sous la protection de la loi. Il n’y a donc aucun espoir de cet Ordre. Mais il y a l’espoir que des cas singuliers comme celui-ci redonnent une chance à la justice comme événement et non comme ordre idéal.

Il est presque certain que l’enquête conclura à l’accident, chose qu’on regrette et qu’on déplore, mais que faire ? Or quand la parole est plombée, il n’y a que l’accident (le faux-pas, l’acte manqué) qui déchire le voile et permet d’entrevoir tout ce qui remue sous la chape de silence et d’hypocrisie. Si on écarte l’accident, puisqu’il est exceptionnel et qu’on ne vit pas constamment dans l’accident, alors on écarte ce qu’il signifie et qui n’a rien d’accidentel, et on retombe dans le silence, dont l’accident était le cri. De fait, les foules ont crié contre la Hogra, qui veut dire plus que le mépris : l’humiliation. Elles protestent contre l’humiliation essentielle et quotidienne, contre l’état des choses qui comme tel est humiliant. Cette mort de Fikri (c’est son nom) symbolise  l’humiliation, et dépasse l’appel à un peu plus de retenue dans la jouissance des abuseurs.

Il s’agit de la justice, non pas celle de l’institution mais celle qui fonde la dignité des liens humains : tout se passe comme si, à force d’être bafouée, la justice devenait méchante et prenait au hasard un corps opprimé pour le sacrifier de façon sanglante, spectaculaire, pour que les autres voient clair, qu’ils ouvrent la bouche, pour faire un trou dans la chape de soumission, souvent d’ailleurs entérinée par l’emprise religieuse.

Hollande : une perdition réussie

Ce cher Hollande en fait tellement qu’il en devient un cas psycho-pathologique intéressant. « Cher », il l’est : non seulement il nous a coûté cher, mais plus de la moitié du pays, il y a cinq ans a enchéri pour l’acquérir, pensant que cela lui donnerait de la consistance, de la force. Espoir massivement déçu.

Quant à lui, il a joui du pouvoir, comme bien d’autres, mais au moment de l’échéance, il voit le gouffre, et entrevoit que son sentiment de supériorité risque de se fracasser sur du réel. Déjà en concourant avec les siens lors des primaires, avant d’entrer dans une arène très encombrée. Alors comment quitter la scène en restant supérieur, du moins à ses yeux ? La solution la plus simple est de rendre impossible sa candidature. C’est la même solution (inconsciente) qu’avait trouvée DSK, il y a cinq ans : il rechignait en fait à s’engager dans la bataille, sa pulsion (ou sa compulsion) sexuelle est venue à son secours, et le scandale l’a mis hors jeu. Ici, c’est la simple pulsion narcissique : taper gentiment sur tout le monde pour ne pouvoir se présenter devant personne. C’est plutôt réussi. Avec ce livre sur ce qu’il n’aurait pas dû dire, il mêle avec succès perversion et débilité, en se tenant sur l’arête, entre les deux ; cela sidère et embrouille assez de monde pour que la réaction dominante soit celle des gens navrés, désolés de voir l’Objet symboliquement très investi tomber très bas.

Face à lui, il y a cinq ans, Sarkozy a perdu parce qu’il avait trop montré sa jouissance du pouvoir, sa certitude narcissique de tout résoudre par son seul rayonnement. Et voilà qu’à son tour, il cherche et trouve à se perdre pour une raison analogue : il a trop joui de sa confiance et s’est trop fié à sa jouissance pour que ce soit rattrapable. Les efforts de ces derniers mois ont surtout visé à acheter toujours plus d’électeurs, ce qui révèle une autre certitude cynique: c’est que tout s’achète, notamment la soumission. Or il semble y avoir, s’agissant d’élection, malgré toutes les mascarades, une infime exigence de la part du peuple, pourtant réduit  en bouillie ou en poussière d’individus, une exigence un peu spirituelle, une ultime et poignante coquetterie qui veut que la voix qu’on donne soit donnée et non achetée. Juste pour se dire qu’on a beau être dans des rapports purement marchands jusqu’au délire, « il y a autre chose », on ne sait pas vraiment quoi, qui donne envie de tolérer telle jouissance et pas telle autre Sur ce plan également, la perte est réussie.

Que de répétitions… N’y a-t-il vraiment personne pour innover, ne serait-ce que dans la mise en scène ?

Nouveau livre de Daniel Sibony et reprise des conférences

Nouveau livre de Daniel Sibony

Un certain « vivre-ensemble ».
Musulmans et juifs dans le monde arabe.

En librairie le 21 Septembre 2016.

(Présentation disponible en cliquant sur ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=-MzF4JVYD_Q)

Reprise des conférences de Daniel Sibony

Matière à repenser

à la Faculté de médecine de Paris, 15 rue de l’école de médecine, 75006 Paris

Entrée: 15 euros, étudiants: 5 euros
Gratuit pour les étudiants de la Faculté de Médecine

Retenez les dates suivantes :

Mercredi 19 Octobre, 16 Novembre, 21 Décembre 2016,

18 Janvier, 15 Février, 15 Mars, 19 Avril, 17 Mai, 21 Juin 2017

à 19H00 Pavillon 3.

 1ère séance :  le 19 Octobre

Présentation du livre : Un certain « vivre-ensemble ».

Musulmans et juifs dans le monde arabe.

à 19H00, Pavillon 3

Cocktail

Les conférences récentes de Daniel Sibony sont disponibles sur : akadem.org

Attention, ne faites pas le jeu de…

Après les attentats en France et une fois digérée l’impuissance des responsables, il reste un certain désarroi, mêlé d’abattement ou de colère, et aussi du sentiment d’être berné par des gens incompétents qui n’ont pas pu ou pas voulu prendre la mesure du problème ; mais qui veillent sur l’opinion endolorie, qui lui tâtent le pouls mental. Ils ont repéré un risque de réactions violentes, non pas contre « les musulmans » en bloc (les gens ne sont pas si bêtes), mais contre des responsables de tous ordres, contre un étau d’autocensure, etc. Juste un risque, sans plus ; mais il faut le prévenir ; il faut, par une campagne adéquate casser cette violence avant qu’elle ne s’exprime. Le discours à faire passer, idéalement, serait  de dire : Supportez ça, chers citoyens, et fermez-la. Mais ce serait indécent ; alors on réunit des experts qui distillent ce refrain: Tout ce que cherchent les islamistes, c’est des réactions violentes. Sous entendu : Vous ne voulez pas faire le jeu des islamistes n’est-ce pas ? Alors rentrez votre colère (et même, si possible, souriez ; allez vers la vie, quoi…) On a reconnu au passage le coup de massue qui sert à mater les mauvais esprits, ceux qui alertent et qui, étant sur le terrain, désignent des problèmes réels. Ils font « le jeu de… » En principe, c’est le jeu de l’extrême droite (argument qui a orchestré toute la vie politique, pour le plus grand profit de ceux qui l’ont lancé et qui ne cessent de le relancer). Mais là, l’accusation franchit un cran : Vous faites le jeu des djihadistes ! Chacun aura compris que pour être vraiment clean, il ne faut faire le jeu de personne ; de préférence, aucun jeu ; il faut se mettre hors-jeu, autrement dit se la fermer ; cqfd. Dans le petit conclave qui prévenait doctement contre le risque de faire le jeu des islamistes, Boris Cyrulnik était très actif, précisant qu’il n’aime pas parler de « victimes » des attentas, que c’est un terme trop juridique. – Alors quel terme employer ?- Eh bien, je préfère dire blessé, cabossé.

Il y a eu beaucoup de cabossés qui ne sont plus là pour apprécier la nuance. Le même professeur avait naguère, lors d’une émission sur le massacre d’Oradour, soutenu qu’il fallait en absoudre les auteurs, parce qu’ils avaient « agi sur ordre ». En somme, ils n’étaient pas totalement libres, donc ils ne sont nullement responsables. Ici on retrouve cette même logique (débonnairement totalitaire) : si votre réaction aux attentats n’est pas totalement dans le cadre tracé par les responsables, qui ont clairement fait leurs preuves, alors vous êtes irresponsables.

Jusque là, après les attentats, on cherchait « notre faute » : on n’a pas compris ces jeunes, on ne les a pas intégrés, pas soutenus, etc. Aujourd’hui, cela paraît indécent car l’ennemi a fort bien précisé son projet, Coran à l’appui : guerre sainte aux mécréants,  guerre perpétuelle jusqu’à ce que la vraie « paix » soit établie, celle qui définit l’islam. Plutôt que de réfléchir à de tels éléments, on préfère alerter sur le risque de « faire le jeu… », et se féliciter des progrès accomplis dans la mise en place des secours.

Étonnamment, après le massacre de Nice il y a vu un appel d’une quarantaine de musulmans, dont on aurait pu croire qu’ils appelaient leurs frères à se dresser contre ces meurtres ; en fait, ils appelaient les responsables politiques à leur donner, à eux, plus de pouvoir. Des modérés invoquant les attentats pour réclamer du pouvoir… Voilà des gens dignes qui ne font pas le jeu du djihad, c’est le djihad qui fait leur jeu. Voilà aussi qui peut servir à éclairer les liens complexes entre islam modéré et islam radical, et nuancerait le cliché selon lequel ces deux faces de l’islam n’ont rien à voir l’une avec l’autre.

L’appel des musulmans contre les attentats

Cet appel contre les attentats commis en France (paru dans JDD 31 juillet) oublie de mentionner l’attentat contre l’Hyper kasher de Vincennes. C’est un oubli très signifiant, un vrai lapsus qui avoue la haine antijuive logée au cœur de l’identité islamique, dans son texte fondateur, le Coran. Tout ceux qui sont élevés dans cette culture ont plus ou moins mémorisé des versets du Coran, tous pleins de vindicte envers les juifs.

Pourquoi cette vindicte si spéciale (que les occidentaux découvrent à peine alors qu’elle a plus de 13 siècles) ? Parce que c’est à la Bible hébraïque que le Coran emprunte l’essentiel de sa substance. Et lorsque vous plagiez le livre de quelqu’un, il vous devient antipathique surtout s’il ne suit pas la « vraie » version du texte, la vôtre, bien sûr. Le Coran maudit les juifs parce que le Dieu qui l’a dicté n’a pas pu faire autrement que de copier la Bible hébraïque en accusant les scribes qui l’ont écrite de l’avoir faussée, de n’avoir pas annoncé nommément l’arrivée de Mohamed.

C’est ce schéma qui conditionne le rejet instinctif des juifs, chez les auteurs de l’appel et chez la plupart des musulmans. Non pas qu’ils vivent cette vindicte à chaque instant, ils peuvent même l’oublier quand ils copinent avec des juifs, mais elle ne les oublie pas lors des moments décisifs où ils « prennent position » ; elle les rattrape et elle se parle à travers eux, même à leur insu, même par des silences.

Autre fait éloquent : des musulmans avertis soulignent que dans l’attentat de Nice, il y a eu une terrible nouveauté : pour la première fois, on a tué des enfants. Ils oublient l’attentat de Toulouse  contre une école juive, où chacun a vu à la télé ce bon  islamiste traîner par les cheveux une fillette avant de lui loger une balle dans la tête. Mais ce n’était pas une enfant, c’était une juive.

Nice ; une autre vision de l’attentat

Nous écoutons fébrilement les infos juste après l’attentat de Nice, l’horreur est là, mais comme tous les humains depuis la nuit des temps devant une catastrophe, nous voulons comprendre, savoir pourquoi, au nom de quoi l’homme a fait ça. Et au fil des heures puis des jours, on nous lance des infos passionnantes, comme celle-ci : son acte était prémédité. On se regarde, ahuris : qui l’aurait cru ? Il l’a prémédité ? Préparé ? Révélation incroyable ; puis on nous donne des détails, l’histoire du camion, cet engin on le connaît tous par cœur, et l’argent retiré de la banque et les armes et le SMS à son copain, etc. On reçoit plein les yeux cette poudre ou cette poussière d’infos dérisoires, cela nous aveugle un peu, mais sans éteindre en nous la question lancinante : pourquoi ? Pour quelle cause ? Notre cervelle aussi reçoit cette poudre endormante, mais elle résiste, elle maintient sa question : pourquoi ? Nos  têtes se cognent sur le mur bétonné des infos et des commentaires sans trouver le passage. Et soudain, une petite fente dans cette muraille verbale: un journaliste s’étonne de cette « radicalisation rapide » ; il dit : pourtant cet homme n’était pas très religieux. Là, ça fait tilt.

« Il est donc d’une obédience telle que, quand on y est très religieux, on peut mettre en acte sa ferveur contre les autres, les mécréants, en les tuant au hasard, en se sacrifiant pour cette tuerie, pour cette punition qu’on leur inflige de n’être pas des « vrais croyants ». Et qu’importe si dans la foule il y a des « vrais croyants », ils n’ont qu’à comprendre qu’il faut parfois se sacrifier pour exalter la Cause, qu’il faut de temps à autre accepter d’être sacrifié dans un acte de « combat dans la voie d’Allah » (c’est l’expression consacrée). »

Voilà ce que dit ma voisine qui regardait les infos avec moi, et qui s’y connaît un peu. Mais son copain la remet en place en ces termes : « Il ne faut pas dire ça, parce que des Mohamed comme celui-là, j’en connais des dizaines ; ils n’ont pas besoin d’être pratiquants, ils peuvent boire de l’alcool draguer des filles manger du porc et faire comme lui du body-building, s’ils ont soudain un petit rappel de la foi où ils sont nés, juste une petite nostalgie identitaire, ponctuée de quelques mots qu’ils ont un jour collectivement mémorisés, pas plus qu’un Allahou akbar, un rappel du lien fondateur,  ça peut les pousser à faire un acte qui les distingue ; qui les distingue de la masse apathique de leurs coreligionnaires, et qui  surtout les pose face aux mécréants arrogants, qui ont oublié ou qui ignorent que Dieu ou plutôt Allah les a maudits par la voix de Mohamed. Ils peuvent soudain vouloir protester radicalement contre le mépris qu’ils sentent venir des mécréants, mépris d’autant plus insupportable que ces mécréants ne savent pas que ce sont eux qu’Allah méprise, eux qu’il traite de singes et de porcs, par la voix de son Messager. C’est pourquoi il faut faire profil bas devant eux, il ne faut pas dire qu’on sait ces choses-là, qu’on sait qu’à tout moment, et sans être forcément des agents de Daèch, ils peuvent avoir une flambée de ferveur sacrée, une envie d’être soudain absolument fidèles à leur Texte fondateur, une envie de se racheter en se mettant, par un seul acte, à la hauteur de ses appels fondamentaux. Ils n’ont pas besoin pour cela de rêver du califat et d’on ne sait quelle époque glorieuse, ils peuvent juste vouloir assumer l’instant flamboyant du « combat dans la voie d’Allah », qui s’appelle aussi le djihad. Il ne faut pas leur laisser entendre qu’on sait tout ça, parce que ça peut leur inspirer de le mettre en acte. »

Voilà ce qu’il a dit, le copain, qui s’y connaît aussi. Il a même ajouté, après un lourd silence : « Notre seul regard peut les radicaliser, c’est-à-dire les rapprocher des racines, les pousser à les affirmer, haut et fort, très fort. Et c’est  pour cela que leurs coreligionnaires ne font pas des manifs pour les dénoncer ; ils peuvent le faire à titre personnel, et dans ce cas il les dénoncent comme psychotiques, déséquilibrés ; jamais comme acteurs d’une religion qui appelle ses fidèles, à tour de pages du Livre saint, au combat pour la cause d’Allah. »

Je les ai fait taire tous les deux, elle et son copain, parce qu’ils m’agaçaient presque autant que les infos. J’ai  quand même gardé l’idée que la cause d’Allah a ceci de remarquable qu’un individu, même isolé, qui a soudain l’inspiration de la servir par un acte fort, travaille pour la Cause commune. Il est donc normal qu’une instance collective, par exemple l’État islamique, revendique cet acte ; il faut bien que des actes isolés soient rassemblés, centralisés pour que la Cause soit exaltée. Bien sûr, l’État islamique et d’autres recruteurs encouragent et suscitent des candidats, mais ceux-ci peuvent agir seuls, non pas pour leur compte mais pour le compte infini d’Allah.

Que nos responsables, de gauche ou de droite, n’aient pas pris la mesure de ce phénomène, cela semble évident. Ils en ont fait une affaire de droit commun, de très haute délinquance ; dommage, car le public payera cher pour ce refus de comprendre.

Accepter de comprendre l’originalité du problème impliquerait des mesures de sécurité plus efficaces, mais qui n’auraient rien à voir avec des idées folles qui circulent pour empêcher d’avance des mesures protectrices, y compris pour les musulmans.

Terrorisme. Un terrible point de droit

Le scénario est bien rodé : un musulman se radicalise, seul ou avec d’autres, commet  son attentat meurtrier, qu’il a préparé dans son coin ; indignation générale ; comment a-t-il échappé aux services compétents ? On cherche, on vérifie : il était connu de ces services, il était même suivi, mais on ne pouvait pas l’arrêter faute de preuves ; maintenant qu’on a la preuve, c’est trop tard, il a tué et il est mort, selon son vœu.

On interpelle le ministre, et il répond calmement : nous sommes  dans un État de droit, et la loi veut que si ces hommes, repérés comme dangereux, font l’objet d’une mesure judiciaire, ils ne peuvent pas en même temps faire l’objet d’une mesure administrative, par exemple d’internement préventif. Bref, on ne peut pas les arrêter sur leur simple parole qui exalte le terrorisme islamique ; il faut des actes. À croire que la parole ne vaut rien. Si l’on prenait au sérieux leurs paroles, si on les arrêtait, il y aurait une contradiction dans notre système de lois. Donc, pour maintenir la cohérence de ce système, on doit rester exposés aux décisions que prendront, selon leur humeur, environ 4000 djihadistes potentiels repérés dans l’Hexagone. L’idée de changer les lois pour y faire face ne vient pas à l’esprit des responsables. Ils veulent bien changer le code du travail, en faisant une nouvelle loi très discutable sur le droit des salariés, mais sur le droit des citoyens à être protégés, ce serait trop. Il faut donc se tenir dignement dans le système de lois qu’on a, tant pis si l’ennemi en profite pour vous tirer dessus. Cela rappelle une fameuse bataille en Afrique du Sud au XIXe siècle, où les zoulous déferlaient avec leurs arcs et leurs flèches sur un fortin anglais défendu par quelques soldats de Sa Majesté avec des mitrailleuses ; les zoulous venaient d’abord saluer, selon leurs coutumes, avant de se préparer à tirer leurs flèches ; ce dont ils n’avaient guère le temps car les mitrailleuses les fauchaient. Naturellement, ils ont perdu la bataille.  Dans la scène actuelle, les zoulous ce sont les Français, qui se présentent d’abord en état de légalité cohérente, de dignité stricte, se préparant à appliquer des mesures, mais les autres les surprennent, ne leur en laissent pas le temps, de deux façons : soit ils ne font rien, ils restent calmes, présentant ce qu’on appelle un modèle d’intégration ; soit, soudain, ils agissent. Non pas « ils passent à l’acte », comme on le dit un peu bêtement, car le passage à l’acte a lieu quand on n’a pas de mots pour dire la chose, quand seul l’acte peut la signifier ; ici au contraire, les mots existent, ils sont même surabondants, ils sont écrits et proclamés, et ils sont de temps à autre, appliqués,  mis en acte, réalisés.

Ce qui inquiète les gens, plus que le terrorisme, c’est la peur et l’affolement du côté des responsables. L’autre jour, le ministre de l’intérieur a fourni cet argument : ce n’est pas parce qu’on aura interné 4000 suspects que cela empêchera les autres d’agir. Sans nullement préjuger de ce qu’il y aurait affaire, on perçoit qu’il y a là comme un désespoir logique ; pour ne pas dire une logique du désespoir, en forme de sophisme.

De fait, les responsables donnent l’impression que le système où l’on vit, l’État de droit, est un système totalitaire : si on prenait des mesures précises pour combattre des éléments spécifiques et dangereux, c’est tout le système qui en serait bouleversé, l’État de droit n’existerait plus, il basculerait vers un totalitarisme ; alors qu’il y est déjà mais à l’envers : au détriment de ses citoyens.

La raison profonde de cette perversion, c’est qu’en fait, pour les responsables, l’autre en tant qu’autre ne compte pas : l’homme décidé à combattre pour Allah, c’est-à-dire pour l’islam tel qu’il n’est le seul à l’entendre, a beau l’annoncer, le déclarer, ça ne compte pas, il n’est qu’une machine parlante. Pourtant, nouvelle contradiction, il donne par ailleurs, dans le social, des preuves qu’il est raisonnable, adapté, il a sa petite entreprise, il la gère très bien, il est affable et courtois ; bref, il est normal, simplement, sur son site ou sa page Facebook il exprime ses désirs, ses projets très spéciaux, mais ses déclarations sont nulles. C’est après  l’acte, qu’on est tout prêt à les recueillir,   quand elles n’ont aucun intérêt.

En somme, la logique binaire, blanc ou noir, oui ou non, sous-jacente aux déclarations  des droits de l’homme, ne peut-elle se moduler pour faire face à ses ennemis déclarés sans priver de leurs libertés tous ses citoyens ? C’est sur ce point de droit qu’elle bute dramatiquement, c’est là qu’elle est acculée à se remettre en question par une idéologie, celle de la guerre sainte, qui semble calculée pour ça.

Après l’attentat d’Orlando

Un détail essentiel retient l’attention ; le tueur est le fils d’une famille afghane qui s’est réfugiée aux États-Unis suite à l’intervention américaine contre les talibans. Autrement dit, cette famille a coupé avec ses origines ; symboliquement, et du point de vue d’un fils qui, lui, recherche ses origines et veut renouer avec, elle les a trahies. Et lui, selon un schéma logique et efficace, veut venger ses origines ; par une surenchère inconsciente, il veut les proclamer  et pas seulement renouer avec elles. C’est la un effet bien connu de la transmission humaine : les enfants expriment plus fort le désir ou le fantasme que les parents ont refoulé ou sacrifié par réalisme. Ce schéma a beau se reproduire  un peu partout, notamment dans les banlieues européennes, il n’entre pas dans l’esprit formaté des responsables. À croire que pour eux, la transmission humaine se réduit à la  duplication, à la répétition du même, avec en plus le langage, la culture, la technique, etc., sans aucun effet d’inconscient ou de refoulement. C’est faux, bien sûr, la transmission humaine est chaque fois une création, à l’occasion de laquelle des données refoulées remontent à la surface, et demandent à être prises en charge. Ce que font bravement des fils et des filles plus fiers que d’autres, plus exigeants sur la dignité. Et si, dans ce refoulé, il y a la vindicte envers l’autre, ils la mettent en acte, au-delà de tout scrupule moral ou humanitaire. Ils exercent une justice plus fondamentale, sur laquelle repose leur identité.

Si on ne connaît pas cette dynamique ou si on la refoule, on ne peut pas vraiment parler à des jeunes qui se radicalisent, c’est-à-dire qui recherchent leurs racines. Il faut d’abord comprendre leur geste, sincèrement, avant de pouvoir leur montrer, peut-être, qu’ils font un choix mortifié plutôt qu’un choix de vie, et que leur acte meurtrier risque aussi de tuer ce qui dans leur identité comporte un appel à vivre ; qu’en somme leur choix les mutilerait pour toujours. Il est vrai que la certitude du Paradis peut plomber le dialogue, mais qui a dit que c’était facile ? Ce qui l’est, en revanche, un peu trop, c’est de leur trouver un symptôme ou une carence (mais qui n’en a pas ?) et de les traiter en malades pour ne pas toucher à l’essentiel, pour ne pas « essentialiser ».